Comment fonctionnent les langues ? Quel est le point commun du français, de l’illongo et de la langue des signes ? Pourquoi les locuteurs d’une langue commune se comprennent ? Au contraire, pourquoi une langue étrangère sonne si étrangère ?

En août 2019 au festival du Langfest de Montréal j’ai présenté ma conférence « La Particule-Dieu de la Linguistique. » Le but était de présenter quelques mécanismes essentiels qui font fonctionner nos langues. Ces mécanismes sont le signe linguistique, la différenciation et la désambiguation. Différencier, c’est la faculté de tous les êtres vivants à distinguer une chose d’une autre, par exemple une pomme d’une poire, ou par exemple une odeur de pourriture d’une odeur de fleur. La différenciation existe aussi dans le cerveau linguistique sous forme abstraite, par exemple quand on distingue un émoji souriant  » 🙂  » d’un émoji triste  » 🙁  » et ce par la simple inversion du signe. Ce mécanisme de différenciation (que j’appelle « particule Dieu de la linguistique ») met la lumière sur plusieurs grandes questions sur les langues. Ce mécanisme est aussi fondamental et mystérieux pour la neurobiologie, raison pourquoi je le trouve si fascinant. Si vous vous intéressez à la linguistique, cet article devrait vous plaire. Commençons !

A. Concept de linguistique : L’Arbitraire du Signe

Les Chaussures de Saussure sont-elles Sûres, archi-sûres ?

Virelangue

Quand j’étudiais à la Sorbonne dans le quartier latin, j’avais souvent dans mon sac un exemplaire de La Linguistique Générale. Ce célèbre ouvrage explique que nous communiquons tous par systèmes de signes. Qu’est-ce qu’un signe ? D’après l’auteur Ferdinand de Saussure, un signe peut être un mot, par exemple pastèque en français. Ce signe a une double-face. Il a un signifiant, ici la séquence de lettres p-a-s-t-è-q-u-e) et un signifié, à savoir notre représentation mentale de ce fruit rose et juteux composé de 92% d’eau. Ce fruit est désigné par d’autres mots dans d’autres langues, par exemple арбуз en russe et watermelon en anglais. A part dans le cas des onomatopées (« Boum » « Clac » « Pffff ») la forme des mots n’a généralement aucun rapport avec la chose. C’est ce qu’on appelle l’arbitraire du signe.

Les philosophes (et les enfants) se demandent : Pourquoi Dieu s’appelle Dieu ? Pourquoi s’appelle t-il ٱللَّٰه (Allah) dans une langue et God dans une autre ? Même si les poètes tentent de donner sens à la forme des signes et de jouer avec, les linguistes considèrent que cette forme est arbitraire. De même :

Résultats de recherche d'images pour « god »
Résultats de recherche d'images pour « cod »

En anglais, un simple glissement de consonne sépare le mot « God » (en français, Dieu) de « Cod » (en français, morue). Ceci nous amène au sujet des paires minimales dont sont friands les poètes et les publicitaires.

B. Concept de linguistique : Les paires minimales

Ecoutez les enregistrements en cliquant sur le bouton PLAY. Entendez-vous la différence ? (en anglais américain)

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Transcriptions : « I » vs « Hi », « Roberto drives » vs « Roberta drives », « The doctor could hear her erratic heartbeat » vs « The doctor could hear her erotic heartbeat »

Les anglophones font la différence entre ces phrases. Ils sont capable de faire la différence quand ils parlent et quand ils écoutent un autre locuteur de leur langue. Pourquoi ? Parce qu’ils partagent le même système phonétique dans lequel chaque phonème (voyelle, consonne, accentuation) sert à distinguer les mots les uns des autres.

Ainsi l’explique Ferdinand de Saussure :

Le signifiant est incorporel, constitué, non par sa substance matérielle, mais uniquement par les différences qui séparent son image acoustique de toutes les autres. Ce principe est si essentiel qu’il s’applique à tous les éléments matériels de la langue, y compris les phonèmes. Chaque idiome compose ses mots sur la base d’un système d’éléments sonores dont chacun forme une unité nettement délimitée et dont le nombre est parfaitement déterminé.

Linguistique Générale, Ferdinand de Saussure
§ 3. La valeur linguistique considérée dans son aspect matériel.

C. Plus de paires minimales

Après les paires minimales sonores en anglais américain, en voici des graphiques en français et d’autres langues.

mais vs maïs 🇫🇷

Tu m’aides ? vs Tu m’aimes ? 🇫🇷

C’est bon. vs C’est con. 🇫🇷

C’est une fille ! vs C’est une bille ! 🇫🇷

Je t’aime vs Je t’abime 🇫🇷

vsvs 巳 🇨🇳

¡Qué pena! vs ¡Qué pene!🇪🇸

We live vs We love 🇬🇧

We had delicious fries for dinner vs We had delicious flies for dinner 🇬🇧

Here’s a starter list of six games to play vs Here’s a starter list of sex games to play 🇬🇧

: ) vs : (

Remarquons ici l’économie de moyen dont fait preuve notre cerveau face aux émojis, quand un simple renversement symétrique de la parenthèse qui fait tomber l’émoji de la joie à la tristesse.

Avez-vous d’autres exemples ? Partagez-les dans les commentaires !

D. Linguistique Générale de Saussure

Voici comment le linguiste Saussure explique ce phénomène :

Appliqué à l’unité, le principe de différenciation peut se formuler ainsi : les caractères de l’unité se confondent avec l’unité elle-même. Dans la langue, comme dans tout système sémiologique, ce qui distingue un signe, voilà tout ce qui le constitue. C’est la différence qui fait le caractère, comme elle fait la valeur et l’unité.

Linguistique Générale, Ferdinand de Saussure (1916)

Et aussi :

Il est évident, même a priori, que jamais un fragment de langue ne pourra être fondé, en dernière analyse, sur autre chose que sur sa non-coïncidence avec le reste. Arbitraire et différentiel sont deux qualités corrélatives.

Linguistique Générale, Ferdinand de Saussure
§ 3. La valeur linguistique considérée dans son aspect matériel.

E. Pas de panique. Le contexte aide !

Certes, chaque langue a son propre système de signes que partagent ses locuteurs et qui permet à ceux-ci de communiquer efficacement. Toutefois, les français natifs font des fautes d’orthographe (même les professeurs !) et prononcent parfois mal leur propre langue. Le contexte vient alors à la rescousse ! Par exemple : un bordelais (habitant de Bordeaux) voyage à Londres. Quand il salue les londoniens, il a tendance à prononcer « Hi » /aj/ sans le H aspiré car ce phonème n’appartient pas au système phonétique de sa langue maternelle. Les anglais penseront-ils que ce voyageur dit toujours « Je, je, je » pour saluer les gens ? Pas du tout ! Le contexte (geste de la main, entrée dans la pièce) ne laisse aucune ambiguité à cette salutation certes mal prononcée, mais qui est clairement une salutation.

Donc quand vous apprenez le français et que votre prononciation est bancale, pas de panique ! Faites confiance au contexte et n’hésitez pas à parler PLUS avec les mains, à gesticuler, à être expressif, à pointer du doigt. Depuis des millénaires les humains communiquent comme ça et il n’y a pas de raison d’arrêter !

F. Fautes gênantes

Parfois, on prononce mal et au lieu de dire un mot… on en dit un autre ! Et par malchance, ça peut être gênant ! Voilà quelques exemples par les Youtubeurs de « Street French ».

D’où viennent ces erreurs embarrassantes ? De problème de différenciation ! Une seule solution : faites l’effort de bien prononcer quand vous apprenez une langue étrangère.

G. Les 13 Traits du langage humain par le linguiste américain Hockett

J’ai continué de me renseigner sur la différenciation en linguistique et malheureusement Saussure m’a laissé sur ma faim. C’est quand je suis arrivée aux Etats-Unis (où j’ai habité trois ans) que j’ai vu réapparaître le concept chez un autre linguiste, un certain Charles Hockett. Voilà ses 13 Features of Human Language (1960)

On peut voir le n°9 « Discreteness » qui fait référence à ce mécanisme de différenciation auquel Saussure avait fait allusion trente-cinq ans plus tôt.

Vous vous posez des questions sur les langues ? Vous trouvez ce sujet intéressant ? Réagissez dans les commentaires !

Références

  • Cours de Linguistique Générale, Ferdinand de Saussure (1916)
  • 13 Features of Human Language, Charles Hocket (1960)

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